À l’occasion de la prochaine sortie dans les salles italiennes de « Tête en friche - Una testa selvatica», dernière réalisation du cinéaste français Jean Becker, FusiOrari vous invite à lire le roman éponyme de Marie-Sabine Roger, un petit chef-d’œuvre de délicatesse et poésie. Et pour ceux qui craignent se risquer dans la lecture du texte en langue originale, la maison d’édition Ponte alle Grazie vous offre ce roman avec la traduction de Francesco Bruno sous le titre « Una testa selvatica – un inno d’amore ai libri e al potere della lettura ».
« En friche » : « terrain dépourvu de culture et abandonné ».
« Complice » : « qui est de connivence avec quelqu’un d’autre, qui se sent très proche de lui »
Voilà ce qu’on peut faire avec un dictionnaire : l’ouvrir, chercher un mot et voyager dans une langue, en apprécier les nuances jusqu’à trouver sa place dans le monde à travers les livres. Et c’est à travers les deux mots ci-dessus qu’on peut résumer « La tête en friche » de Marie-Sabine Roger, roman publié en France en 2008 par les Éditions du Rouergue qui a connu depuis là un succès extraordinaire en France, jusqu’à arriver à la consécration cinématographique cette année.
Germain Chazes, la quarantaine, est un homme presque analphabète à la taille gigantesque et au cœur simple. Il passe son temps entre sa caravane, plantée au fond du jardin de sa mère, et le restaurant « Chez Francine » à bavarder avec ses amis ou entre le jardin public et son potager. Il est une sorte de « Forrest Gump » très naïf dont les observations claires et directes se tournent pourtant en cruauté involontaire. Ces remarques nous font souvent rire pour leur sincérité mais elles sont le résultat d’une vie qui n’a jamais été simple pour Germain. Sa mère, une femme amère et insatisfaite, lui a toujours répété qu’il a été le fruit du hasard : elle est restée enceinte lors des réjouissances du 14 juillet et son père l’a abandonnée immédiatement. D’autre part, en acceptant son destin, Germain se dit que sa mère « n’a pas la fibre » et donc elle ne peut l’aimer comme le font les autres mères avec leurs enfants et il ne lui reste que « se faire un nom » en écrivant « Germain » sur le monument aux morts de son village.
Sa vie pourtant change radicalement au moment où il fait une rencontre improbable qui bouleverse son âme et son cœur. Un jour quelconque il trouve une douce petite octogénaire aux cheveux blancs assise sur son banc préféré au jardin public. Elle s’appelle Margueritte et, chose étrange, elle s’adresse à lui en l’appelant « Monsieur ». Germain en reste favorablement impressionné : cela signifie donc qu’il est, lui aussi, digne de respect ? C’est en s’interrogeant sur l’attitude de Margueritte, l’étudiant peu à peu que, de rendez-vous en rendez-vous, les deux vont s'apprivoiser l'un l'autre : il suffit de quelques jours pour qu'ils deviennent "complice", un nouveau mot que Germain vient d’apprendre. Margueritte lit des morceaux de romans et de contes à voix haute pour Germain, elle lui fait connaitre Camus et « La Peste » et, de lecture en lecture, Germain change aussi ses rapports avec sa copine, sa mère et ses potes, il apprend qu’il est devenu important pour quelqu’un, qu’il n’est pas simplement le fruit du hasard. Il EST quelqu’un qui peut même arriver à apprendre à lire correctement. Cette nouvelle conscience de soi le rend capable de se faire cadeau pour Margueritte qui est en train de devenir aveugle. Il sera les yeux et la voix pour elle, il deviendront une famille, la famille qui tous les deux n’ont jamais eu.
À partir du moment où il rencontre cette Mary Poppins aux cheveux blancs, Germain commence à cultiver son « jardin intérieur », avec la même patience et les mêmes efforts qui lui servent pour cultiver son potager, en découvrant un nouveau monde, celui des livres, des mots, de la culture. Ce parallélisme entre culture et l’action de cultiver un jardin se répète souvent tout le long du roman. Margueritte offre sa gentillesse et sa sensibilité à cet homme qui est considéré « l’idiot du village » sachant qu'il possède l'élégance du cœur. Comme un jardinier, elle va révéler avec sagesse et malice la beauté d’esprit de Germain à travers un véritable exercice de maïeutique, en extirpant la méfiance et la peur qui étouffent les racines de l’âme de Germain.
Marie-Sabine Roger, écrivain très reconnue en France en éditions jeunesse, nous présente une histoire simple, d’âmes belles qui se rencontrent. On trouve ici l’habileté de l’écrivain qui est en mesure de s’adresser aux plus petits pour leur parler de la vie, une qualité qui se montre efficace même lorsqu’elle se tourne vers le public adulte. Dans ce cas, le récit, basé sur une intrigue minimale, trouve son point de force dans l’emploi très vivace et créatif de la langue française écrite qui - réussit à imiter avec efficacité la langue parlée : un point de départ parfait pour une transposition cinématographique. Pour le lecteur italien qui voudrait lire le texte original, cette caractéristique comporte un véritable défi mais aussi un enrichissement lexicale. Il va vivre la même expérience du protagoniste, qui s’adonne à chercher les mots inconnus sur un vieux dictionnaire. En effet, même si Germain s’efforce d’éduquer sa langue et il apprend à utiliser des expression comme « faire l’amour » à la place du rude « baiser », il n’arrive pas à éviter un langage vivide, imagé, familier. Pourtant paradoxalement le style ne résulte pas vulgaire mais, au contraire, se tourne dans une écriture vivante, qui devient aussi un défi pour le traducteur italien. La seule remarque à la traduction, qui en général est efficace et correcte, s’adresse au choix de traduire « en friche » par « selvatica » à la place de « incolta » un mot qui, à notre avis, aurait pu mieux rendre le mot original français.
La lecture de ce roman, que nous espérons voir bientôt aussi sur nos écrans, devient ainsi occasion pour prouver que la véritable culture est celle du cœur. Une histoire qui témoigne de la possibilité d'apprendre à toute âge et qui confirme qu’il n’est jamais trop tard pour trouver sa place dans le monde et pour être aimés.
La tête en friche
Éditions du Rouergue, 2008
Pages 224
Euros 16,50
Una testa selvatica
Un inno d'amore ai libri e al potere della lettura
Ponte alle Grazie, 2009
Pagg. 189
Euro 13,00
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